26 avril 2022

La méthanisation et le sol

Source de débat et de polémique, la méthanisation divise quant à ses bienfaits sur les sols. Mais que sait-on au juste des impacts de cette pratique sur les sols?

Émission du 26 avril 2022

Ce procédé de dégradation biologique semble réunir les qualités pour être un modèle vertueux de valorisation de la matière organique. Et pour cause, la méthanisation participe au développement des énergies renouvelables sur notre territoire, grâce à la production de biogaz et encourage la transition agroécologique, via l’introduction du digestat (un amendement et fertilisant) sur les sols agricoles, permettant ainsi de réduire les intrants de synthèse.

Mais exporter la biomasse produite vers des méthaniseurs n’est-ce pas priver le sol d’apports de matières organiques nécessaires à son fonctionnement ? Est-on certains que l’apport du digestat de méthanisation est vraiment bénéfique sur la biodiversité des sols ?
Face à la divergence des points de vue scientifiques, où en sommes-nous dans l’étude des différents digestats appliqués sur les différentes natures de sols ? Pouvons-nous aujourd’hui objectiver l’impact de la méthanisation sur les sols agricoles ?

Tel fut le sujet proposé à Battele Karimi dans l’émission Cdans l’sol du 26 avril 2022.

Résumé de l’émission

La quète du Saint-Graal

Dans notre pays rationaliste demeure un paradoxe : la quête du Saint-Graal. L’énergie illimitée, propre et pas chère. Nous avions cru la dénicher dans la fission de l’uranium enrichi, et cela en avait tout l’air. Mais après avoir bâti 59 réacteurs en douze ans, nous avons préféré ne plus rien faire. Quand nous nous sommes réveillés, vingt ans après, nous avons décidé d’une nouvelle idole : les énergies renouvelables. Le vent, le soleil, c’est là tout le temps, enfin, presque, il n’y a qu’à se servir. Et puis c’est tout à fait propre. Enfin, presque, tout de même plus que le nucléaire. Alors nous avons décidé de lancer la France dans la transition énergétique, mais à notre rythme. C’est-à-dire qu’il n’y a toujours pas d’éoliennes en mer, quant à celles qui doivent fleurir sur terre, il leur faut huit ans pour s’épanouir. Avec la loi Rénovation énergique 2020, un autre Graal a été dessiné par l’État : la biomasse. La méthanisation, notamment.

Que sait-on au juste de la méthanisation ?

Docteur en écologie microbienne des sols de l’université de France-Comté puis chercheuse à l’Inrae de Dijon, Battle Karimi est la directrice scientifique du bureau d’études Novasol Experts. La méthanisation est un de ses sujets de recherche. « C’est très sensible, les esprits sont assez échauffés, réactifs sur le sujet. » Un jour, la société Suez a sollicité Novasol à propos de l’impact des digestats sur la microbiologie des sols agricoles, et Battle s’est attelée à l’évaluation de la méthanisation. Puis l’Inrae l’a sollicitée pour faire un état des lieux des connaissances. Depuis, elle reste sur sa faim : « c’est étonnant, la méthanisation prend de l’ampleur depuis vingt ans, pourtant la recherche n’est pas la hauteur des ambitions économiques. Sur les digestats par exemple, j’ai relevé 60 articles à propos de leur impact sur la biodiversité des sols ! » 60 dans la littérature scientifique mondiale, ce n’est pas grand-chose. Pourtant, nombre d’experts estiment que les choses sont certaines, la matière organique que l’on ôte des sols pour nourrir les réacteurs des méthaniseurs revient aux sols par le digestat, rien ne se perd, rien ne se crée et tout le monde est content. « Non, c’est beaucoup d’ouï-dire. Les défenseurs de la méthanisation ne prennent que les résultats qui les intéressent. » Dans un but, démontrer que la méthanisation est une bonne solution pour le climat car, comme l’exploitation forestière, elle produit de l’énergie sans émission nette de carbone dans la mesure où la biomasse est sans cesse remise à pousser.

Que disent ces 60 publications scientifiques ? « Que lorsqu’on compare les digestats revenus sur les sols à des sols sur lesquels on n’a rien dispersés, il n’y a aucun effet mesurable dans 43 % des cas. Dans 41 % des cas par contre on a un effet positif, stimulant sur les communautés microbiennes. Mais dans 7 % des cas on a des résultats négatifs. » Les comparaisons entre sols couverts de digestats et sols enrichis à l’engrais de synthèse sont un peu plus favorables : pas de différences dans la moitié des cas, un effet stimulant dans 45 % autres, et 3 % d’effets négatifs enregistrés.

« La comparaison avec la fertilisation organique traditionnelle délivre des chiffres très différents : pas de différences dans 40 % des cas, stimulation dans 40 % également et dans 17 % des cas, les résultats sont nettement moins bons avec le digestif par rapport aux effluents. » En utilisant du digestat, l’agriculteur qui avant faisait usage du fumier ou d’un lisier aurait donc une chance sur six de se planter, ce qui n’est pas rien  « L’explication serait dans la moindre assimilation de la matière organique : puisqu’elle est prédigérée dans le digestat, il y a moins à manger pour les micro-organismes. » Point trop n’en faut de fiestas, afin d’éviter la faim des champignons et des bactéries. « Il y aurait aussi une question de dosage. Il semblerait que l’effet bénéfique du digestif s’écroulerait après le troisième épandage. »

Tout cela manque de robustesse, alors Battle Karimi plaide pour un suivi systématique des épandages de digestat de chaque unité de méthanisation. Elle veut éviter le syndrome Champagne : les terres de l’est de la France ont été artificiellement rendues cultivables par l’épandage des boues de stations d’épuration parisiennes, aujourd’hui interdit. Saturés de matières organiques, les sols sont bloqués parce que le fonctionnement microbien y est très ralenti. Avec la méthanisation, on est en train de jouer à l’apprenti sorcier. Prudence…

Invitée

Battle KARIMI

Battle Karimi est docteure en écologie microbienne des sols et directrice scientifique du bureau d’étude Novasol Experts. Pendant quelques années, elle a mené des recherches à l’INRAE de Dijon, portant sur l’écologie microbienne des sols de France et sur l’impact des usages et des pratiques agricoles et viticoles. Ces travaux, menés sous la direction de Lionel Ranjard (DR INRAE) ont donné lieu à la publication de l’Atlas français des bactéries du sol (Editions Biotope). Par la suite, elle intègre le bureau d’étude Novasol Experts pour accompagner les professionnels usagers des sols souhaitant en évaluer la qualité microbiologique, en leur facilitant l’appropriation des outils de diagnostic développés à l’INRAE. Afin de répondre de façon la plus opérationnelle possible aux demandes des acteurs du monde agricole, elle met en œuvre des approches scientifiques variées telles que des expérimentations terrain, du diagnostic sur réseau de parcelles, des synthèses bibliographiques ou des méta-analyses. Ces différentes approches lui ont permis d’étudier l’impact de diverses pratiques dites agroécologiques, l’impact du cuivre sur les sols viticoles ou encore l’impact des digestats de méthanisation sur la qualité écologique des sols.

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