16 janvier 2023

Passer de l’élevage à la céréaliculture : quels effets sur le sol ?

Témoignage d’un jeune paysan du Ségala tarnais passé de l’élevage à la céréaliculture, une transition pas très évidente en raison des effets sur le sol.

Émission du 31 janvier 2023

De la vache au blé

Dans le pays de Jaurès, il y a cinq générations de Mercadier. Entre Albi, Carmaux, Gaillac et Villefranche-de-Rouergue, ils sont dans le Ségala. Pas celui du Lot, celui du Tarn, une terre pauvre juste bonne à porter du seigle, qui lui a donné son nom. « On faisait de la Limousine, de la Lacaune, du cochon », se souvient Francis. « Il y a eu des problèmes de santé dans la famille et surtout, ça ne rapportait plus rien, les veaux, en particulier, qui partait à l’engraissement en Italie », et engraissait beaucoup les intermédiaires et les coopératives. Quand il a repris, Francis a décidé de se passer des vaches, des moutons et des cochons pour ne plus faire que du végétal. Une façon, aussi, de prendre ses marques, de symboliser le changement de génération. « Je voulais repartir d’une page blanche donc, même pas de polyculture-élevage. » Plus de pesticides non plus suite à un mal de tête carabiné qui l’empêcha une nuit de dormir, quelques heures après avoir pulvérisé du colza. Et aucune envie d’y revenir quand il a vu les conséquences bénéfiques pour ses sols : « j’ai observé le retour des auxiliaires, que j’appelle mon troupeau anti-ravageurs. » Ensuite, Francis Mercadier a cessé d’utiliser les engrais de synthèse. Adieu l’ammonitrate, bienvenue au bois raméal fragmenté et à la paille laissée sur le sol en andain. Du bio.

« Ça n’a pas été simple, car j’ai dû accepter des baisses de rendements, et prendre le risque d’être la risée des voisins, » qui ont peut-être rigolé quand ses champs ont raviné en 2020 : « en 2019, je n’étais pas parvenu à gérer les adventices sur mes cultures d’hiver, alors en avril mai 2020, j’ai dû labourer avant de planter un soja; il y a eu un orage, oh, très court, pas plus de quinze minutes, et tout a raviné… » Depuis, Francis Mercadier a peur du labour, mais il se soigne avec le Rés’eau sol.

Il s’est passé de l’élevage, d’une bonne partie de ses prairies réputées souveraines en matière de puits de carbone, de réserve en eau, de fontaine de biodiversité, de qualité de sol. Passer de l’élevage à la culture, il fait tout à l’envers. Ses sols ont dû en pâtir ! Eh bien non : « je n’ai plus d’érosion, visuellement mes terres ressemblent maintenant à celle de mon jardin, et puis il y a une souplesse qui s’est installée. Avant, à cause des bêtes, j’avais du tassement. » Plus surprenant, même sur les prairies qu’il a conservées, il mesure plus de diversité végétale, car « avant, en élevage on était tenté de faire du trèfle et du ray-grass pour faire du fourrage en quantité. Des espèces fortes en rendement, très gourmandes en azote. Les prairies temporaires n’étaient là que pour faire du stock. » En période de sécheresse, assure-t-il, ce genre de prairies temporaires ne tient pas plus de deux ans. Aujourd’hui, il plante beaucoup plus d’espèces, après avoir laissé ces prairies repousser comme elles veulent, histoire qu’elles se « nettoient » toutes seules.

Francis Mercadier insiste, la vie revenue dans ses sols, les couleurs changées, l’odeur plus forte, la souplesse au travail, l’aération plus importante, la disparition de l’érosion, tout cela a commencé à apparaître après l’arrêt des pesticides. La conservation des sols non par la démission du labour, mais par le renoncement des phytos.

L’étape suivante sera sans doute l’agroforesterie, qu’il teste sur une parcelle de 11 ha (il en a 89 en tout). Avec l’aide de l’association Auprès de mes arbres, il a replanté là où, dix ans auparavant, il avait désouché. « C’est d’abord pour lutter contre l’érosion, et pour faire des drains naturels, on a mis de l’aulne et du peuplier là où il y avait de l’eau qui surnageait, et, sur la partie haute, de l’acacia » pour fissurer la roche. Francis Mercadier puise son inspiration dans le jardin de feu son tonton, qui aimait les arbres. Il tâtonne, il teste, il prend des risques, il réinvente l’agriculture familiale en se donnant une règle : « je ne veux pas dilapider le réservoir de mon sol. »

invité

Francis Mercadier

Jeune agriculteur installé dans le Segala tarnais, Francis Mercadier a repris l’exploitation familiale conduite en système traditionnel de polyculture élevage. Il s’est installé en 2006. Il a très tôt fait le choix de renoncer aux produits phytosanitaires pour démarrer à partir de 2015 la conversion en système d’agriculture biologique. Il a progressivement arrêté l’activité d’élevage peu rentable pour la remplacer par de la céréaliculture.

Chercheur dans l’âme, il expérimente, se forme, teste de nouvelles techniques, se rapproche d’autres paysans avec qui il réfléchit. Membre du rés’eau sol, il suit le cursus d’apprentissage des protocoles d’observation du sol.

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