Cécile Mermier

Paysagiste, Montpellier.

11 min.

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11 min.

Par Frédéric DENHEZ, le 8 septembre 2022.

Une tête ronde, des grands yeux bleus et la pommette haute, Cécile Mermier est habillée tout en vert dans la maison verte, la fameuse grande maison du hameau-ferme d’Escoussols.
Elle me donne rendez-vous dans cette très vieille maison de famille de pasteurs-agriculteurs, occupée à la journée ou à la semaine par les cousines et cousins de passage, au sein d’une ferme en bordure de la route qui grimpe sérieusement de Carcassonne à Cuxac-Cabardès.

L’interview intégrale en podcast

Organiser le vide

Cécile est avignonnaise de naissance. Son grand-père était paysan et « planteur d’arbres » ici dans l’Aude, il était donc un peu poète.

Ici, à Escoussols, au-dessus de la sèche Carcassonne, au pied de l’humide Montagne noire, on regarde depuis trois siècles la lumière des Pyrénées. L’heureux homme a fiché sur ses terres du Douglas et du Cèdre parce qu’il en avait le goût et la motivation : l’État l’avait incité à le faire. Dans la ferme-hameau, où un jardin au buis mangé par la pyrale est organisé autour d’un cèdre de l’Atlas dont la chevelure vous met des idées de Louisiane, Cécile a passé des vacances à identifier les plantes et à étêter les cèdres. Pourquoi étêter les cèdres, je n’ai toujours pas compris, mais là n’est pas l’essentiel. Ça lui a développé l’habitude des arbres, au moins.

Agronome, sa mère a travaillé toute sa vie à améliorer les serres, en en découvrant mieux la mécanique et la thermodynamique des rayonnements infrarouges et les propriétés des plastiques avec lesquels les agriculteurs les constituent. Sous de telles serres, on fait pousser des fraises comme des petits arbres. Cécile pouvait-elle donc échapper à un destin végétal  ? Sans doute pas. Elle a finalement opté pour l’école du paysage de Versailles, ce qui revenait à ne pas décider entre agri et agro. « J’ai vécu quatre ans sur place, avec des gens venus d’univers très différents, on a abordé plein de choses: il ne faut pas oublier que nous sommes des généralistes. » L’arbre dans la peinture italienne, la botanique afin de bien nommer, la sociologie pour mieux appréhender un territoire, de l’urbanisme et de l’architecture, le dessin et tant d’autres disciplines « J’ai aimé ce mélange car on y connectait différents domaines, » ce qui semble incongru selon elle dans notre société d’experts monomaniaques. Sa définition du paysagiste l’est tout autant : « On est des architectes qui manient deux matériaux, le végétal, et le vide. »

Regarder le « déjà-là« 

Le jardin est plus intime encore que la maison, dit-elle. Les gens s’y projettent plus profondément. J’ai un doute, à voir partout en France et dans les pays occidentaux, des jardins fort semblables, faits de gazon clos de haies, avec la piscine à l’ombre d’un palmier en rêve commun. « Si, une maison est une psychanalyse, le jardin : c’est pire encore, car il est énormément lié à l’enfance, à la mémoire, à l’imaginaire» À l’imaginaire collectif, donc. « Oui, les contes de l’enfance par exemple, qui influencent notre vision de l’arbre. » Nul n’échappe tout à fait à la culture commune. Y compris les gens qui ont les moyens de payer une paysagiste-conceptrice pour penser leur futur carré de nature. « C’est là où la psychologie intervient. Le jardin sera une projection et un message envoyé aux autres, mais pour faire cela, il faut avoir des affinités avec les clients, c’est vraiment très intime. Je préfère travailler avec le secteur public… » D’une classe sociale à l’autre, on n’a pas la même idée de l’espace et de la hauteur. L’ostentation ou la discrétion se traduisent en certaines plantes et en vides plus ou moins grands. Plus on a d’argent, plus on dispose d’espace, plus le gazon prend de la place. L’ampleur sans rien ferait montre d’aisance.

Mon rôle est d’accrocher les lointains, pour ancrer dans le territoire.

Cécile préfère donc discuter avec des communes, des agglomérations, pour des jardins publics et des parcs, des réaménagements de voirie et des alignements d’arbres. « Quelle que soit la commune, je me heurte au même impératif de propreté… les feuilles mortes ne doivent pas tomber. Faut que ça ne fasse pas sale ni anarchique, faut que ce soit bien cadré, limité. » Le vide fait peur, il faut l’occuper. En ville, Cécile travaille autant avec le végétal que le minéral, pour bien travailler les perspectives : « Mon rôle est d’accrocher les lointains, pour ancrer le territoire. ». Pour m’expliquer, elle me montre les Pyrénées, le Bugarach (1 260 m, le sommet des Corbières), qui est un peu le Canigou de l’orient du massif, voire, le Fuji-Yama de l’Aude. Carrément ! « Ici on voit la vallée puis les Pyrénées, jusqu’au Bugarach, on ne peut pas imaginer aménager en nous privant de ce lointain. En ville c’est pareil. Il faut d’abord respecter les lignes de fuite des rues, l’identité de l’horizon. » Une pensée très proche de celle des architectes des bâtiments de France et du Patrimoine. « On a le même respect pour le déjà-là. C’est-à-dire qu’avant tout, on comprend pourquoi les choses sont là, et comment on en est arrivé là. Concevoir un paysage c’est d’abord de l’enquête. » Et, je l’entends, la compréhension du passé.

Le paysage du dessous

Le sol est un horizon. Au pluriel. « Je travaille les horizons vus, mais je pense toujours aux horizons non-vus, les sols. Ce qui pousse, vous savez, ça nous parle de sols. » Il existe des cartes de pédo-paysages, qui montrent les paysages classés selon les sols qui les supportent et les nourrissent, mais qui les connaît ? À Versailles, elle a eu des cours de géologie et de pédologie. Il y avait même des fosses, idéales pour enseigner la structure des sols, les horizons qui s’y empilent. Pour autant, les paysagistes ne sont pas connus pour tenir compte de la qualité et de la typologie des sols. On les voit plutôt comme des dessinateurs un peu conceptuels, qui veulent à tout prix faire du beau selon certaines modes. « Ça fait huit ans que ça change. Par exemple, les platanes du canal du midi. Ils ont été coupés, parce qu’ils avaient été attaqués par un champignon, le chancre coloré. Or, ce champignon est arrivé par des caisses de munitions déposées lors du Débarquement des troupes alliées en Provence en 1945. Il a pénétré les arbres, parce que pendant des années, les bateaux butaient contre les berges qui n’étaient tenues que par les racines…qu’ont été fragilisées, meurtries. On s’est alors rendu compte de l’importance du sol. » Quel rapport ? Puisque le site est classé au patrimoine mondial de l’Unesco, entre autres médailles, il a fallu replanter avec des sujets un peu plus âgés que d’habitude, pour retrouver l’alignement. Un premier essai a été fait avec le « platanor », ce platane hybride réputé insensible au chancre coloré mais issu de clonage – tous les arbres ont donc le même patrimoine génétique. Le platane, de toutes façons, est pratique, parce qu’il s’adapte à tout. « Il est plastique, on peut le tailler, il refait des racines facilement. On en a replanté, cette fois en reconstituant des sols. Et en alternance avec six autres essences : Chêne chevelu, Peuplier blanc, Micocoulier, Tilleul à petites et grandes feuilles, Charme houblon et Pin parasol ».

« En ville, c’est pire, car les sols urbains ne respirent pas, ce qui n’est pas bon pour les plantes. Il faut vraiment penser au système racinaire, quand on pense un paysage. » Un paysage se pense par-dessous  ; ce qui est dessus est conforme à ce qu’on ne voit pas. Cécile se rappelle d’arbres qu’elle avait fait planter sur une place qu’elle avait réaménagée. « Je me suis rendu compte que le sol était argileux, il ne convenait pas à l’essence choisie, ses racines cherchaient l’eau et ne la trouvaient pas. » Elle n’a pas refait la même erreur. « Je ne fais plus désormais que des fosses continues: quand je plante des arbres, je les mets dans la même terre, non séparée, de façon à ce que les racines puissent prospecter. On a trop planté d’arbres trop âgés dans des fosses fermées. » Mais comment faire autrement dans la mesure où les réseaux souterrains sont innombrables ? Creuser, c’est se planter. « Justement, chacun bosse sur son propre réseau, eau, eau pluviale, fibre optique etc. il faudra à l’avenir que tout le monde partage ses informations, qu’on ait une vraie cartographie du sous-sol» Sinon, on continuera de planter des arbres dans des petits mètres cubes de terre, là où on pourra, les paysagistes passeront encore en dernier et leurs arbres, au bout de trente ans, mourront de fatigue et de solitude.

L’eau, le sol et la ville

Cécile Mermier a grandi en milieu méditerranéen, à Montpellier et à Avignon. Elle sait donc ce qu’est l’eau : souvent trop peu, de temps en temps beaucoup trop. « J’ai appris qu’il fallait la gérer! Et aussi que le sol avait une influence sur elle: à Avignon l’eau était calcaire: quand je venais ici, à Escoussols, j’avais l’impression d’une grande douceur. Après la douche, j’avais vraiment l’impression d’être sèche après la serviette! » La végétation traduit le sol autant que l’eau qui s’y trouve. Cécile est de l’école de l’eau montrée. « Il faut la voir, en ville. Pour en faire un miroir du ciel. Mais pour beaucoup de communes, l’eau est une contrainte. Il faudrait ne pas arroser, car ça coûte. Et puis il y a une défiance de chacun devant l’eau qui stagne. » Elle a réalisé une mare dans un parc urbain, en son point le plus bas. Une mare de pluie. « Ça a été le point le plus dur à faire passer, car les gens avaient peur des moustiques. » L’imaginaire, toujours. La mémoire du paludisme, du choléra, ancrée en nous, depuis ces époques où l’eau était par ses miasmes un grand tueur en série. « Ça change malgré tout. Les communes commencent à comprendre qu’il faut remettre l’eau en ville, qu’on peut la mettre en scène. La culture du tout-tuyau est en train d’évoluer, » même en milieu méditerranéen où le génie civil rassure pour absorber les pluies décennales. Demain, ce sont les sols ouverts, plantés, qui seront chargés d’absorber les pluies habituelles, afin de soulager les tuyaux déjà saturés par les abats d’eau de plus en plus brutaux, et qu’on ne peut changer souvent, car ils coûtent cher. Mieux abreuvée, la végétation en profitera pour faire de l’ombre et apporter du frais. Elle va prendre une place majeure dans les villes. Le métier de paysagiste a de l’avenir.

Planter qui, demain ?

Urgence, me dit-elle. L’urgence écologique est plurielle et globale. « Je vois bien les villes qui se dessèchent, parce qu’on a mal planté. Les arbres ont désormais du mal à pousser, ils ne sont pas bien portants. » En dépit d’un taux de CO2 plus important, le réchauffement climatique ne profite pas aux arbres. « Surtout en milieu méditerranéen, qui exacerbe tout. On a planté le pin d’Alep partout, parce qu’il pousse vite. Même lui se dessèche… Ou il reste nain, à la fois en hauteur et en longueur d’aiguilles. » Des communes ont décidé de le remplacer par des essences venues du sud, du Maghreb, de Grèce ou d’Espagne. « Pourquoi pas, mais s’ils sont capables de s’adapter à nos étés de plus en plus secs, ils souffriront de nos hivers, qui restent frais, avec des coups de gel. Il faut penser à l’amplitude thermique plus qu’à la capacité à résister aux hautes températures. » Et aux sols, une fois encore. Que les arbres que l’on installe le soient dans les sols qui leur conviennent… « L’autre problème dans notre métier, c’est le plastique qui est omniprésent dans les bancs, les jeux d’enfants, le gazon synthétique, c’est terrible» Il y a bien le bois, mais ça grise, ça ne plaît pas. Le plastique, jusqu’autour des racines des arbres que l’on plante. Je n’y avais pas pensé.

Cécile ne donne pas de leçons, car elle mange. Le paysage est dans son assiette. « Acheter local, en Amap, c’est un message que l’on envoie. » Même application dans son métier. « Beaucoup d’arbres que l’on plante ont fait des milliers de kilomètres entre là où ils sont nés, là où ils ont grandi, là où ont été plantés. Il y a des pépinières spécialisées dans les baliveaux, les petits arbres, en Belgique ; puis les jeunes sont amenés dans des pépinières de croissance en Espagne ou en Italie, et enfin on les finit en Allemagne ou en France, avant de les planter ici ou là, c’est sérieux» Changer les choses  ? La Convention citoyenne était une bonne idée, mais elle croit savoir ce qu’elle est devenue. « Le citoyen est bien plus prêt que les politiques à changer les choses. À comprendre que ce qui semble superficiel, comme le paysage, c’est essentiel. » Il faut ramener de la beauté partout, en particulier dans les quartiers pauvres, car tout le monde y a droit, « d’autant plus que dans les quartiers populaires le minéral domine, favorisant l’effet îlot de chaleur urbain contre lequel une belle végétation peut lutter avec efficacité. » Le paysagisme est une action sociale.

Si j’étais…

une terre

caillouteuse, méditerranéenne, qui sent le thym, une terre pas molle, décrite par Pierre Sansot dans « Les gens de peu« 

un sol

plein d’horizons, un sol forestier par exemple

un animal

une oie sauvage, parce qu’elle migre, elle est libre

un truc qui vit dans le sol

un collembole, il circule entre le sous-sol et la surface

une culture

des fleurs, des plantes messicoles, des plantes comestibles

un paysage

méditerranéen, et celui d’Escoussols, ici

un pays

celui des rêves

une pluie

un orage cévenol, parce qu’il est stressant, qu’on ne maîtrise rien, parce qu’il rend l’odeur de la terre et fait du bruit

une température

chaude

une lumière

du matin, qui réveille les plantes

un métier

écrivain public, pour raconter les histoires des gens

un label

no label ! Le label évite de réfléchir

une idée

elle avance, comme les racines. La Révolution, la Commune, Louise Michel…

une loi

une qui protégerait vraiment l’eau, les ressources naturelles, pourquoi pas une qui conférerait une personnalité juridique aux choses du vivant ?

une célébrité

les femmes qui ont fait les révoltes viticoles au début du XXe siècle. Cuxac d’Aude.
Les femmes oubliées.

une odeur

la terre après la pluie

un goût

l’amertume, l’amande amère

un repas

salé, un poisson mariné

un bruit

les feuilles dans le vent

une date

la Commune

une crainte

on ne fait pas assez contre le changement climatique…

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