Charly Fabre

Agriculteur à la retraite, Viviers-lès-Lavaur.

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Par Frédéric DENHEZ, le 20 mars 2024.

Massif et dégarni, Charly Fabre parle fort et tape souvent sur la table comme un Marseillais. On se trompe : il a des origines pied-noir.

Sa vieille maison « de maitre, à la restauration soignée », dirait un agent immobilier, lequel ajouterait sans doute un « typique du Lauragais », regarde la vallée d’un œil, et de l’autre le lac artificiel. Au couchant, ses volets bleu-vert compensent les oranges embrasés du ciel bas.

L’interview intégrale en podcast

Le bio, pour ne pas en rajouter

Tout a commencé en 1978. Il était salarié agricole dans un vignoble de l’Aude, puis il est devenu propriétaire, ici, en 1982. En quatre ans, aller de l’aisance à la pauvreté pour suivre un rêve. « J’avais travaillé comme technicien en cryogénie dans le nucléaire, puis chez Colgate et mes parents, qui avaient un peu de terres, ont refusé que je reste salarié agricole, ils préféraient que je devienne paysan. Ils m’ont dit que si je rachetais les terres du voisin, j’aurais le fermage » sur les hectares qu’ils possédaient ici. Dix ans après, alors qu’il avait spécialisé l’exploitation en production de semences pour gagner plus sur une aussi petite surface (une vingtaine d’hectares en tout), il perd presque tout à cause de brusqueries imprévues de la météo. En 1999, Charly décide de son passage en bio. « Faut être honnête, il y avait les primes dans le cadre des CTE, les contrats territoriaux d’exploitation… » Une de ses filles venait aussi de mourir d’une tumeur au cerveau. « J’ai fait un lien avec les pesticides que j’utilisais, bien entendu. Je me suis senti un peu responsable mais surtout, je me suis dit qu’il ne fallait plus prendre de risques supplémentaires. »

Nouvelle époque. En 2004, il achète une meule pour faire sa farine lui-même. Devenu paysan-meunier, il commercialise ses paquets auprès de comités d’entreprise et sur des marchés. Il moud à partir de semences anciennes, notamment, la Florence Aurore. Retraité depuis 2015, Monsieur Fabre a installé un jeune qui avait bien voulu poursuivre en bio, mais « ce fut une erreur de casting, il a arrêté vite. » Hélas. La fille d’un voisin va reprendre, elle fera de l’élevage de chèvre.

Passer du temps dans le champ

Je fais le métier le plus beau et le plus complet du monde, on touche à tout, on doit prendre tout le temps des décisions !

« Je fais le métier le plus beau et le plus complet du monde, on touche à tout, on doit prendre tout le temps des décisions ! » Et on se plante, forcément. Heureusement ? On est seul, car chaque exploitation est unique. L’impression est pourtant différente, elle est celle d’une uniformité générale. « C’est faux, croyez-moi, même en conventionnel. On a cru qu’il n’y avait qu’une agriculture, un seul syndicat, mais c’est ce qu’on veut toujours nous faire croire. Or, c’est pas vrai, c’est très divers, notre métier, il n’y a pas deux fermes pareilles. » Quand Charly s’est installé, beaucoup lui ont dit de ne surtout pas le faire. Lui, devenant son propre patron, voulait s’acheter du temps, en avoir pour recevoir et en donner. « Mais c’est un vœu pieu. Ne serait-ce que parce qu’on n’est pas libre dès lors qu’on a des crédits. »

Rembourser par les rendements, refaire de la dette pour les augmenter encore, les agriculteurs réinterprètent Sysyphe et beaucoup s’épuisent, un jour ils s’effondrent, la plupart redescendent la pente jusqu’au bout pour la remonter encore, plantant une nouvelle croix à leur calvaire, mais certains, ils seraient nombreux, on le mesure mal, préfèrent se précipiter une seule fois dans le trou pour n’en plus jamais remonter. Charly a préféré cesser de pousser la pierre qui revient sans cesse, après qu’il se fût rendu compte que ses terres ne subiraient pas impunément une telle conduite intensive.

C’est avec de l’extensif puis en bio qu’il a pu, ouf ! s’acheter ce temps précieux tel qu’il l’avait espéré. « Depuis, je passe plus de temps dans mes champs ! À donner des coups de bêche pour voir où j’en suis… À bien regarder les mauvaises herbes pour savoir quand il faut passer l’engin. » Ça a l’air évident, simple comme une victoire dans un livre d’histoire. « Mais non ! Car même en bio, on est obligés de perdre bien plus de temps à faire des papiers, à réclamer des autorisations. » Charly Fabre n’aime pas l’administratif.

Maintenant qu’il est à la retraite, il craint que tout cela ne suffise plus. Il voit le métier changer sous la demande des consommateurs : « le bio se développe, mais avec qui ? Pas sûr que les jeunes qui s’installent aient tous la foi qu’on avait. » Pas sûr qu’ils fassent autant d’efforts, s’en tiennent à l’esprit du bio plutôt qu’à sa lettre, très pauvre à lire la charte AB qui l’encadre. Charly dénonce également l’inflation des coopératives qui, se dilatant sans arrêt, ont fini par décoller du sol, jusqu’à perdre le contact avec leurs adhérents qui travaillent désormais pour elles, à l’inverse du but originel. « C’est une des raisons pour lesquelles je suis passé en bio, car les coop étaient plus petites. »

Autre inquiétude, la bouffe. Le confinement lui avait faire croire que les comportements alimentaires avaient changé. Il s’est trompé. « Tant que les gens ne mettront pas le prix… Mais tout est faussé, que voulez-vous. On préfère subventionner pour vendre pas cher le litre d’huile de colza, le consommateur le paie au tiers de son prix, mais il paie aussi la prime PAC, alors à quoi ça sert !? De la sorte, la société fait tout pour que le consommateur paie peu sa nourriture, comme cela il peut continuer a s’acheter un téléphone et partir en vacances. » Comment les agriculteurs vont-ils pouvoir reprendre la main ? Charly ne le sait pas.

La terre est amoureuse

Je vais voir un ami, je passe une après-midi chez lui, il m’engueule ; pourquoi t’as fait un blé ? Fallait faire un soja, Charly ! c’est la terre qui commande, pas toi ! »

Les terres de Charly sont amoureuses, il le sait bien, car elles lui collent tout le temps au pied. Moi qui croyais que c’était du harcèlement ! « J’ai toujours fait attention, car en définitive c’est mon outil de travail. Elle vous le rappelle si vous la traitez mal. Si vous la labourez trop tard, l’année d’après vous trouverez des mottes et plein de chardons. On a donc intérêt à faire gaffe…» Par exemple. Une année, il ramasse ses féveroles, il fait ensuite un faux semis en ray-grass histoire de nettoyer son champ, d’empêcher par la croissance de l’herbe que la mauvaise ne pousse, dans l’idée ensuite de faire un blé pour valoriser les reliquats azotés, pour utiliser au mieux tout l’engrais naturel qui ne demande qu’à nourrir les cultures. « Il pleut, on est en septembre, le ray-grass lève correctement. Je laboure, je retourne, et je plante mon blé. Je vais voir un ami, je passe une après-midi chez lui, il m’engueule ; pourquoi t’as fait un blé ? Fallait faire un soja ! Charly… c’est la terre qui commande, pas toi. »

L’agriculteur est formaté : quand la terre est pleine d’azote, il faut semer du blé, lui a-t-on appris à l’école. Mais cela peut donner aussi du blé sale, du blé plein de folle-avoine, cette adventice très opportuniste qui se couche et fait tomber les rendements. En définitive, Charly n’a rien gagné ce jour-là si ce n’est qu’il a compris que la solution toute faite, c’est toujours du pipeau. « Le bio, c’est bien, mais pas partout ; la conservation des sols ? Oui si l’on peut encore utiliser un peu de glyphosate, mais vraiment pas trop, faut se méfier des positions radicales. »

Charly aime renifler la terre, il aime l’avoir sur lui. Quand sa femme l’engueule parce qu’il n’a pas lavé ses mains en revenant des champs, il lui répond, « mais c’est pas sale, c’est ce qui nous nourrit ! » C’est un peu facile, Charly Durant toutes ces années, ce sont ses fesses collées au siège du tracteur qui lui faisaient ressentir le sol. Aujourd’hui c’est son regard, libéré par son âge. Il le voit, il n’y a pas deux sols pareils dans une ferme, et c’est autant d’amour en plus.

L’humidité apprend l’humilité

Depuis les années 1975-1980, les agriculteurs du Lauragais sont abreuvés par trois lacs qui interrompent trois rivières. « On arrosait une fois tous les deux ans, on mettait des grandes quantités d’eau d’un coup, et on labourait ensuite avec un soixante chevaux. Tout a changé désormais. On est passé à cent chevaux, avec des rendements qui plafonnent. » Pourquoi ? « Parce qu’on n’a pas été précautionneux ! on mettait tellement de flotte que les terres argileuses ne séchaient jamais, elles finissaient par se compacter, ça donnait des mottes avec des reflets bleus qui puaient la vase. » Les sols étaient indubitablement asphyxiés.

Ils n’auraient jamais dû l’être car ils ne l’avaient jamais été, antérieurement. Dans les années 1960 et 1970 en effet, les agriculteurs d’ici sont partis travailler dans l’industrie aérospatiale, à Toulouse, ils ont été remplacés notamment par des migrants. L’État aida les nouveaux en développant l’irrigation, pour soutenir le grand changement qu’il avait décidé pour tout le pays : métamorphoser  le Lauragais de terre ancestrale de polycultures-élevage en champs immenses de céréales. La Beauce à Toulouse, c’était une idée. En quinze ans, le monde agricole l’a presque réalisé : « les teneurs en matières organiques étaient ” fabuleuses,” elles sont aujourd’hui au niveau de celles des grandes plaines de Chartres ” Ah ça, on a été bons… »

L’irrigation est aujourd’hui un sport coûteux, à 600 euros l’hectare, hors main-d’œuvre et matériel. « Comment ça va évoluer avec le dérèglement climatique ? » Bien qu’il ne voit pas de grandes différences entre années sèches et années humides, Charly constate que les pluies ne s’abattent plus guère de la même manière au cours d’une année : il y a donc dérèglement, et pas changement climatique, me précise-t-il. « Il faut sans doute des bassines pour contrecarrer cela, seulement si on ne matraque pas les champs comme avant, si on ne balance pas trop d’eau dans un temps trop court. »

Avant tout, on peut essayer de remédier au problème de l’eau en changeant les pratiques. « Si on fait en sorte que l’eau pénètre bien, on améliore la réserve utile du sol. Par contre, si on travaille des sols trop humides, qu’on laisse sécher pour ensuite casser les mottes, on casse le pont hydrique, et la plante va certes bien lever, mais avec des racines qui vont aller vers la surface pour chercher l’eau. » Fragile, facile à coucher par le premier vent. Charly l’avoue toutefois, tout cela, c’est du doigt mouillé. Car l’humidité lui a appris l’humilité : on ne sait vraiment que ce qu’on admet.

Se considérer…

« Vous savez, les agriculteurs ont été de bons soldats. S’ils polluent, c’est pas par plaisir, et croyez-moi, les produits, ils les utilisent avec parcimonie, parce qu’ils sont chers. » Ne plus rien utiliser n’est pas la panacée. La bio n’est pas le Saint-Graal : ce n’est pas parce que le balancier est bloqué d’un côté du cadran qu’il faut le mettre de l’autre, libérons-le plutôt, et voyons ce qui se passe durant sa course. « On n’a jamais toutes les données avec nos contraintes économiques, et on ne déplore les erreurs qu’on a faites uniquement à la récolte. » On fait ce qu’on peut avec ce qu’on est et ce qu’on a. Il n’empêche que les agriculteurs devraient être conscients qu’à chaque fois qu’ils posent un acte de production, ils vont polluer et abîmer la biodiversité quelque part. « Mais cela, ils en tiendront compte s’ils discutent entre eux, s’ils apprennent à se connaître et à se comprendre… » Charly Fabre est dépité.

Coopératives et syndicats, mêmes mauvais combats

Charly a vu ce que c’était dès le départ. Lorsqu’il a démarré en 1983, il s’était transporté à la chambre d’agriculture avec son étude prévisionnelle d’installation toute prête. « Le type m’a demandé 600 FF ! Je lui ai dit qu’il n’avait rien fait, que c’était cher payé pour un coup de tampon. » Un racket, employons le mot qui fâche, qui l’a d’autant plus révulsé qu’en un temps record la chambre lui a proposé de négocier à 300 FF. Quelques années plus tard, sa coopérative fournit à un groupement d’achat d’agriculteurs des semences à un tarif plus avantageux que celui auquel elle les lui vendaient. « Ça m’a énervé, ils s’en souviennent encore… et dès lors, je suis resté en retrait des syndicats, des coopératives, d’un peu tout. » Entendant comment il parle, j’imagine sans peine sur quelles fréquences et à quelle hauteur il se met en colère.

Charly a cru en la réforme de la PAC de 1992, il avait aussi compté sur la formation de la Coordination rurale, nouveau syndicat qui se proposait de gratter le monolithe FNSEA. Il n’a vu en définitive qu’un syndicat se laisser porter sur les mêmes dérives tel un supplétif, et a choisi de gagner l’autre bord, la Confédération paysanne, dont il est toujours membre. On comprend que le mot politique le fasse sourire. Les ministres ont pour la plupart défendu les positions de la FNSEA, quand ce n’était pas un ex-président du syndicat majoritaire qui occupait le fauteuil. C’était sans doute moins hypocrite. « Ce devrait être le rôle des syndicats, et pas qu’un seul ! d’écrire les règlements et les lois qui nous concernent. Tous ensemble. Pas que la voix de la FNSEA. » Mais la fédé incarne un rapport de force qui est la seule façon d’être considéré à Paris.  Ça rassure tout le monde, y compris les paysans. Charly Fabre devrait fonder le sien.

On a cru qu’il n’y avait qu’une agriculture, un seul syndicat, mais c’est ce qu’on veut toujours nous faire croire. Or, c’est pas vrai, c’est très divers notre métier, il n’y a pas deux fermes pareilles. 

Si j’étais…

Une terre

le Lauragais

Un sol

le tchernoziom

Un animal

le renard

Un truc qui vient du sol

le ver de terre

Une culture

le sarrasin et les légumes racines

Un paysage

le Lauragais, encore

Un pays

la France, pour sa diversité de paysages

Une pluie

le mauvais temps

Une température

20 °C

Une lumière

le soleil

Un métier

passer des savoirs, essayer d’expliquer

Un label

local

Une idée

la curiosité

Une loi

la déclaration des droits de l’homme

Une célébrité

de Gaulle

Une odeur

la rose

Un goût

salé

Un repas

le couscous

Un bruit

le silence

Une date

à manger

Une crainte

ne plus parler

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