Laetitia Jacques

Maraichère, Le Faget.

12 min.

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12 min.

Par Frédéric DENHEZ, le 22 mai 2022.

Pommettes hautes et yeux perçants, elle aime la salade et le paradis.
Le Faget, direction En Mercier, un chemin qui descend vers la rivière Peyrencou et s’arrête à une ferme d’un âge certain. Elle coule au milieu de deux crêtes qui ont des allures de Toscane.

L’entretien complet en podcast

Une écologue réjouie

Ses classes faites dans la préservation des zones humides, Laetitia Jacques a décidé de vouer sa vie à sa passion, les légumes.

Il faut le dire tout de suite : je la connais depuis quelques années, autant dire que je ne la connaissais pas, car ce n’est pas en travaillant avec les gens de temps à autre que l’on apprend qui ils sont. C’est plutôt en se posant autour d’une table, les fesses bien à plat sur une chaise qui serait qualifiée de vermoulue si elle était en bois. C’est sur ce plastique moulé, dans une remise ouverte aux vents, que je retrouve Laetitia Jacques, en salopette.

Nous partageons une formation universitaire semblable, car elle est écologue. C’est notre seul point commun, car elle a 35 ans. « Ce sont les zones humides qui m’ont passionnée dès le début. Parce qu’elles sont magiques ! Méconnues, et… rejetées. » Laetitia Jacques ne peut pas ne pas sourire car elle a les pommettes très hautes qui lui font plisser les yeux. Ainsi, même quand elle est sérieuse, ils atténuent et tranquillisent. Avec cela, une voix égale portée par un phrasé clair. Visage et son, la jeune écologue a des capacités à se faire entendre. « En fait, ce qui m’a sans doute le plus plu ce sont les gestionnaires de ces zones humides [des paysans]. Ils étaient vrais, même s’ils n’étaient pas faciles. »

Passé la barrière de l’observation, le paysan tarnais sait s’asseoir et écouter. Pour le compte du Rés’eau sagne, Laetitia Jacques a passé quelques années à les visiter, à tenter de les convaincre de laisser leurs tourbières tranquilles. Manifestement, peu lui ont résisté : les zones humides du Tarn lui doivent beaucoup. Savaient-ils, ces fermiers et propriétaires ruraux qu’ils ont eu en face d’eux une authentique passionnée de légumes ? « Mais si, ne rigole pas, on ne s’ennuie jamais avec les légumes ! » me dit-elle, comme on lance une phrase destinée à être reprise. C’est en fait très sérieux : « Les légumes, c’est un monde infini, plein de diversité, très riche, on n’en fait jamais le tour, et en plus, c’est bon. Du coup, ça fait 18 ans que je suis végétarienne, » non par rejet philosophique de la viande mais pas goût de tout le reste.

Après avoir castré le maïs et récolté les échalotes pour payer ses études, la voilà maintenant confrontée chaque jour à l’objet de sa passion : Laetitia Jacques est devenue maraîchère.

Un maraîchage, faut que ce soit beau et fertile, faut que ça donne la vie. 

Un paradis fertile

Le maraîchage est une belle manière de faire de l’agroécologie parce qu’il fabrique de la beauté.

À 30 km de Toulouse, à deux pas de la rivière Peyrencou, entre deux crêtes, il fait chaud. La terre en pente légère dévale vers l’eau à découvert. Le soleil la frappe fort. Il ne fait pas reculer Laetitia Jacques qui est à son champ, tandis que son compagnon, André, est dans le sable avec une bétonnière. « On a acheté cette ferme, on a pris quinze ans de travaux, je pense ! » Des tous petits travaux, car le couple doit vivre dans un mobile-home le temps que la maison d’argile devienne habitable. « Dans la grange, les autres bâtiments, on fera des fêtes, de l’accueil, des événements culturels, faut que ça vive. »

La vie est un besoin, elle anime Laetitia qui veut l’insuffler partout où elle regarde. « Nos terres ont pris des années de conventionnel, elles sont abîmées, je veux en faire un petit paradis pour la biodiversité. » La maraîchère sait fabriquer des formules, toutefois, elle a la tête assez bien implantée entre ces deux larges épaules pour qu’elle ne soit pas creuse. « Je veux des chants d’oiseaux, de batraciens, des insectes, donc je veux des arbres, des fruitiers, c’est comme cela que je conçois le maraîchage. » Prendre soin des végétaux pour prendre soin des légumes. Démultiplier la diversité des niches écologiques afin que les auxiliaires de culture aident à contrer la menace des parasites. « Un maraîchage, faut que ce soit beau et fertile, faut que ça donne la vie. »

Chacun a sa façon de voir l’agroécologie, m’explique-t-elle, elle ne veut pas donner de leçon, d’autant moins qu’elle vient de s’installer, mais tout de même, elle défend une valeur : « je veux faire pousser des choses belles. » Belles parce que Laetitia a respecté leur berceau et nos ventres où elles finiront. Le maraîchage est un dessein d’écologue cohérent.

Du foncier au vivant

Capital vivant, le sol, plutôt que ce qu’il produit, devrait être la valeur ajoutée de la ferme,

Le sol. Elle n’en savait pas grand-chose avant de travailler avec Rhizobiòme. Elle marchait dessus, elle avait bien appris quelques choses à la fac. Désormais, il est bien vivant. Ce qui ne l’empêche pas d’être « un outil de travail, un capital. C’est la qualité de mon sol qui va donner de la valeur à ma ferme ! » La reconnaissance du sol en tant qu’écosystème n’interdit pas le retour sur investissement. D’ailleurs, des acteurs financiers, parfaitement étrangers au monde agricole commencent à se demander si la valeur d’une ferme ne devrait pas être en partie adossée à la qualité de ses terres : « ce serait normal, non, qu’une ferme avec de belles terres se vende plus cher qu’une avec de mauvaises ? » se demande Laetitia Jacques.

Un bon sol à la vie riche, aux horizons bien construits, c’est la promesse de légumes goûteux et d’une fertilité renouvelée chaque année. Pourtant, beaucoup de sols qui produisent énormément sont pauvres en vie. « Les miens par exemple. Ils étaient en très mauvais état, avec des taux de matières organiques faibles. Un demi-siècle de labours, de phytosanitaires et d’engrais les a appauvris. » Des taux équivalents à ceux des grandes plaines céréalières qui valent pourtant très cher, alors qu’ils n’ont rien dans les tripes. Les quintaux à l’hectare qui rendent ces terres si onéreuses viennent d’une perfusion de mécanique, de chimique et de subventions européennes – gagées sur le nombre d’hectares.

« J’ai fait mes analyses avec le Pecnot’lab. Du coup, j’ai maintenant un état zéro, et je vais pouvoir regarder si mes pratiques sont bonnes. » Spontanément, j’ai assez confiance en elle. « Dès le départ, j’ai couvert mes champs de compost, de paille et du guano des pigeons qui sont nombreux ici, dans les bâtiments. Eh bien la texture de mes sols a déjà changé ! » Son but est aujourd’hui de n’y plus toucher. Son idéal est l’autofertilité : qu’elle n’ait plus d’engrais à ajouter, que ses sols se débrouillent seuls. « C’est peut-être utopique, mais au moins, je veux essayer, mettre en pratique ce que j’ai appris chez Rhizobiòme. La complexité, c’est vraiment ce que j’ai découvert, » et elle compte la tirer à profit dans ce « laboratoire à ciel ouvert » que sont ses hectares de maraîchage. « Si je me débrouille bien, je peux intensifier de façon que le moindre mètre carré produise énormément. Des maraîchers arrivent à des 35 euros par mètre carré et par an, c’est beaucoup plus que ce que rapporte un mètre carré de céréales ! »

C’est l’argument massue des promoteurs de la permaculture : cultivez en tas, et vous produirez de quoi nourrir votre famille sur l’équivalent d’une terrasse. Laetitia en doute. « Chacun voit la permaculture à sa porte. Et puis, il y a une chose qui me gène : elle met des rondins, de la matière organique sous des levées, donc, dans le sol, alors que j’ai toujours appris que la matière organique venait de la dégradation de qui se tombe… sur le sol. »

Creuser un trou

C’est en cultivant des légumes qu’elle a pris conscience de la rareté de l’eau, et de la nécessité de la conserver.

Laetitia Jacques sait ce qu’elle veut alors elle sait où elle va. Elle est une voyageuse qui n’a pas besoin de carte, juste d’un bagage et de bagout. Alors elle a décidé que ce serait ici, au Faget. Parce que c’était beau. Elle a découvert que c’était sans eau, malgré la rivière. « J’ai fait un pari. On ne savait pas en s’installant ici s’il allait y avoir de l’eau. On n’a même pas demandé à un sourcier. » Au bout de deux ans, elle a fait les comptes : en été, elle a besoin de 12 m3 par jour pour arroser ses cultures, « mais avec le forage qu’on a fait, c’est au mieux 3 m3… car il n’y a pas de nappe. » Elle compense comme tout le monde avec l’eau municipale. C’est cher, alors elle veut équilibrer la rareté avec l’efficacité : récupérer, demain, toutes les eaux qui passent par ici. « La pluie, l’eau de lavage des légumes, l’eau des serres, qu’on va réunir dans un bassin, à creuser, de 50 ou 100 m3, on verra. »

Laetitia a vraiment découvert la nécessité de l’eau en devenant paysanne. Elle n’était pas naïve, elle pensait qu’une douzaine de mètres cubes quotidiens, ce n’était pas la mer à boire. « C’est vraiment un enjeu fondamental, alors oui, je comprends que des agriculteurs réclament le creusement de bassins pour faire face à la sécheresse. » Pas Sivens, projet qu’elle avait combattu, mais çà et là, selon les cultures, la topographie et la nature des sols, un grand trou peut s’avérer nécessaire. « Ça dépend vraiment de ce qu’on veut en faire, mais j’avoue que je vais faire ce bassin, ici, et j’avoue que je vais perdre beaucoup par évaporation. Avant, je t’aurais dit, sûrement pas ! » Pas question de couvrir son futur bassin d’une bâche pour limiter les pertes par évaporation, car elle aimerait que la biodiversité elle aussi en profite. « Je m’aiderai du sol, bien entendu. L’absence de travail et la couverture permanente me donneront de la microporosité et de la macroporosité qui aideront mes sols à stocker de l’eau. »

La jonction est faite entre le sol et l’eau, entre le Rés’eau sagne et le Rés’eau sol. Un lien que beaucoup d’agriculteurs ne font pas encore et les politiques, encore moins assure Laetitia pensive.

La crise de la consommation

Acheter ou ne pas acheter, voilà une façon de répondre au changement climatique.

Elle est angoissée. Ça ne se voit pas. Elle est aussi en colère. « Ça fait 50 ans qu’on entend les alarmes sur l’environnement, sur le climat, et ça continue, moi le climat, franchement, ça me fait peur. » Sécheresses, inondations, incendies sont devenus habituels. On ne s’en étonne plus. C’est la variabilité qui la perturbe. « J’ai des collègues qui ont pris des grêlons de la taille d’une balle de golf, au printemps, en fait on ne peut plus rien prévoir ! » L’agriculture dépend de la météo et de la vie, la voilà perturbée par des aléas supplémentaires induits par nos émissions de gaz à effet de serre. « J’en veux aux politiques de ne pas avoir agi plus tôt. Ils attendent quoi ? ! » Le Déluge peut-être. Ou une réaction forte de leurs électeurs : et si les gens, très las à la mesure de Laetitia, ne votaient plus ?

« Ils ne sont pas seuls responsables, faut pas exagérer. Nous consommateurs avons aussi des choses à faire. On peut ne pas voter, on peut aussi acheter ou ne pas acheter : ce que j’achète est un geste politique. » Consommer des végétaux, de saison, on s’en doute. Consommer moins, en général. Pourtant, Laetitia utilise des produits dont l’élaboration crache des gaz à effet de serre. « Personne n’est parfait, mais j’essaie. J’utilise un tracteur, une voiture, des matériaux de construction pour la maison, je sais, mais je limite ailleurs, » par un mode de vie simple et fertile.

La PAC à l’ETP

La politique ? Oui, si elle contribue à créer des havres comme celui du Faget.

« C’est pas avec des voitures électriques qu’on va changer les choses ! » Laetitia s’énerve. Le tout-voiture à batteries reste du tout-voiture. Rien ne change, parce que tout change. Le système demeure. On va substituer nos voitures, pour une empreinte écologique plus grande encore. Au moins sera-t-on encastré dans des bouchons silencieux. « C’est vraiment n’importe quoi. Il y avait un truc nouveau, la Convention citoyenne, je me doutais que ce serait couru d’avance, mais quand même, pour une fois qu’on écoutait les gens… » Déçue, Laetitia en veut aux politiques qui non seulement sont coupés des réalités quotidiennes, mais font tout pour ne pas les voir. « Ils ne devraient faire qu’un mandat. La politique ne doit pas être un métier ! Un mandat, et hop, on retourne dans la société civile. »

Le fossé est plus profond que cela. « C’est terrible. Il n’y a pas assez de concertation dans le pays, c’est la déconnexion du réel. » Elle a un moment milité pour un parti politique, en a eu quelques responsabilités départementales. Des gens « très bien, avec des idées chouettes. » Pourtant, les mêmes « histoires de coq » l’ont convaincue de partir. « C’est humain, ce sont des querelles d’ego, de gens enfermés dans des coques… » Désabusée, Laetitia aimerait que les citoyens soient sollicités, considérés, elle aimerait que tous soient formés, éduqués aux questions d’environnement.

Elle aimerait que la PAC donne des sous en fonction du nombre de gens qui travaillent (les fameux « équivalents temps plein » de l’administration, les ETP) sur une ferme plutôt qu’à la surface de ses parcelles. « Ou le nombre d’hectares restaurés, la biodiversité mesurée… » L’homme et la nature plutôt que la superficie. Laetitia est seule, elle a trois hectares. Dans ce monde qui va mal, dirigé par des gens qui ne le regardent pas vraiment, elle a son paradis en train de germer. « Je fais ce que je peux, on devrait faire tous pareils. Alors moi je me mets en accord avec ce que je revendique, je crée un espace ouvert pour la nature et les gens. »

Si j’étais…

une terre

une terre inconnue

un sol

un sol de forêt primaire, riche, intact

un animal

une loutre (elle lui ressemble)

un truc qui vit dans le sol

un tardigrade (il lui ressemble)

une culture 

la salade

un paysage

un bocage

un pays

l’Inde, le Kerala, un état communiste, à la végétation luxuriante, qui produit des épices, des légumes et des fruits 

une pluie

un orage d’été, beau, soudain, attendu, qui surprend

une température

18 °C

une lumière

celle du clair de Lune

un autre métier

le cirque, les arts de rue, acrobatie, jongler, le théâtre de rue

un label 

au lieu d’un label bio, il faudrait labelliser tous les produits qui nous empoisonnent

une idée

la Révolution

une loi

obliger chaque commune à avoir son propre maraîcher

une célébrité

Stéphane Hessel, l’homme lucide

une odeur

le lilas

un goût

l’oseille

un repas

un dal de lentilles aux petits légumes

un bruit

le tonnerre

une date

le solstice d’été, le 21 juin

une crainte

la routine

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