Michel Castan

Eleveur, Maire du Rialet (81), Le Rialet.

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Par Frédéric DENHEZ, le 12 octobre 2022.

Cet homme-là a une tête ronde, une barbe ronde, des lunettes rondes. Il est maire, il fait avancer son village comme la roue entraine son vélo.

Le Rialet, village serré de part et d’autre de la route de Mazamet. Une mairie invisible, masquée par l’église, que l’on atteint après que l’on a compris le jeu des ruelles.

L’interview intégrale en podcast

Quand un lieu t’a choisi…

Il est originaire de la ville de Jaurès, ce qui n’est jamais anodin. Carmaux. Son charbon. Ses manifestations ouvrières qui ont dégénéré. Naître dans un bastion, ça laisse des attitudes. Ça enferme un peu aussi, ça écrase, ou bien ça tire vers le bas. Le poids du passé ajoute à la dignité des gens, tout en interdisant la légèreté. Fort heureusement, Michel, qui avait la carrure pour, a eu la chance de faire du rugby, ce qui est une envolée. « Je n’ai pas fait d’études. J’ai fait tous les métiers, je ne trouvais pas ma place dans le monde de la cadence, des horaires. Et un jour, un lieu m’a accueilli, je ne peux pas dire les choses autrement. » Ce lieu, c’est ici, Le Rialet, où vit Cyril, l’éleveur de forêts et de cochons poilus. « À 24 ans j’ai tout quitté, pour ce bout du monde; au bout de ce village déjà isolé, j’ai acheté une ferme qui était abandonnée », installée sur le terrain d’une abbaye cistercienne vieille de presque 900 ans. Une rencontre immédiate, comme si c’était avec une belle dame. « Au début on ne sait pas pourquoi on est avec, mais on reste, et à un moment on se rend compte que ça fait des années. »

« Quand un lieu t’a choisi, tu lui dois quelque chose… »

En 2008, le hasard du panachage de listes lui fait embrasser le fauteuil de maire du village, alors qu’il n’avait pas prévu de l’être. Du tout. Un mandat, puis deux, et le voici dans le troisième. Michel Castan semble bien assis dans le fauteuil. « Pour moi c’est un devoir, croyez-moi », un sacerdoce, car on n’est plus très nombreux, au Rialet. En 1900, le village comptait 530 habitants. Un siècle plus tard, en soirée hivernale, ils ne sont que 60. « Quand un lieu t’a choisi, tu lui dois quelque chose… »

Qu’est-ce que je peux faire pour ce territoire ?

Monsieur le Maire ne se définit ni comme agriculteur ni comme exploitant. « Non, je n’exploite rien! ». Six mois de pâturages, six mois de foin. Rien d’autre. Ses Aubrac ne mangent que ce que produisent ses terres. « J’ai démarré avec 15 ou 20 ha de prairies, je ne sais plus, et une quarantaine de vaches allaitantes. Aujourd’hui, j’ai à peu près le double en comptant les veaux, sur 80 ha de prairies naturelles. Et je n’ai jamais rien labouré. » Michel ne touche à rien, il y a des haies, des chemins, des zones humides, « mon métier c’est d’être capable de mettre des bêtes pour valoriser ces surfaces sans balancer de produits chimiques dessus. Je m’adapte à la biodiversité, alors que depuis 50 ans, on fait l’inverse… » Avec l’Aubrac, il est tranquille, la rusticité du bestiau lui facilite la vie. « Mes vaches n’ont aucun complément, même pas un petit tourteau. » Une symbiose tripartite entre la ferme, le troupeau et la nature. « Si je voulais augmenter mes bêtes, il faudrait que j’amène du fourrage, il n’en est pas question. » Son système tourne rond parce qu’il est court : il fait abattre à Puylaurens, découper à Mazamet, puis il livre ses caissettes aux gens, aux restaurants et aux maisons de retraite. « C’est un circuit vraiment très court, avec peu de charges et de frais, parce que mes vaches bouffent gratuit, c’est pour cela que je vis bien. »

Maire, président de sa communauté de communes, Michel Castan vice-préside le PNR du Haut-Languedoc, il est en charge de l’agriculture. « Qu’est-ce que je peux faire pour ce territoire? C’est la question que je me pose chaque jour. » Il aime sa fonction de premier magistrat, car elle le place au premier maillon de la chaîne administrative qui relie les gens au système. « On n’a plus trop de pouvoirs avec la métropolisation, si ce n’est l’essentiel, l’humain. » Pas plus, dit-il que le président d’un conseil de parent d’élèves. « On n’a pas de pouvoirs, mais on a le pouvoir de faire, d’inciter, d’incarner. » Il voit la dérive du regroupement des communes qui, pour faire baisser les dépenses, veulent rationaliser au profit, c’est mécanique, des communes qui ont le plus d’élus – les plus grosses. « Le risque, c’est que la com’com aide moins les petits élevages, pour favoriser le plus grands, plus rationnels, » moins émetteurs de gaz à effet de serre au kilo de viande fabriqué. Ce fil de l’eau qu’il voit grossir, Michel tente de l’endiguer, depuis Le Rialet. Il attire des jeunes : sa population augmente, elle a ces dernières années gagné vingt personnes.

PNR et ZAN

« Le sol ? Je marche dessus, c’est mon support, c’est LE support» rigole Michel. Dessous il y a le granite. Alors, le sol est acide, une essence cachée trahie par la végétation qu’il nourrit. La ronce, la bruyère et l’ajonc sont autant chez eux que la betterave et le colza dans mon Cambrésis natal. « Faut vivre avec le sol, que voulez-vous? C’est pas compliqué, le sol était là avant, moi, il sera là après, c’est tout. » Pauvre, mais riche en matières organiques grâce aux prairies, dont la grande diversité assure une nourriture de qualité aux vaches. Il me le promet, les siennes n’ont jamais connu le vermifuge, ou si peu. « Parce qu’elles sont équilibrées, vu qu’elles mangent une bonne diversité de plantes parce que le sol est ce qu’il est»

Le maire ne contredit pas l’éleveur. Michel Castan n’a pas de dédoublement de personnalités. « Le zéro artificialisation nette, c’est n’importe quoi. Moi je veux attirer des gens, des activités, mais pas n’importe comment. S’il faut artificialiser, je le ferai, mais pas grand-chose. » Son PLU a inscrit 1 ha de réserve foncière, conformément à la charte du PNR, qui n’est pas bien restrictive d’un point de vue juridique, mais pleine de conseils pour bien rester dans les clous de la réglementation. « Le PNR, c’est de l’ingénierie, du conseil et de la pédagogie, on en a besoin, » alors que la plupart de ses administrés ne savent pas ce que c’est.

La sagne plutôt que la tonne

« Dans les années 1980, on touchait des aides pour drainer les zones humides. C’est terminé, et le rés’eau sagne comme le PNR nous aident à maintenir ce qui reste, »

Au Rialet, on n’est pas si loin de Rennes : avec les 1 600 mm de pluie chaque année, le village pourrait se dire en breton. « C’est un pays de zones humides et de ruisseaux, de moulins à eau (pas à vent!). » D’après lui, une perturbation apparue sur la Statue de la Liberté part en droite ligne s’écraser sur sa montagne, car elle est la première sur le trajet depuis les États-Unis. Monsieur le Maire exagère. Son pays a été fabriqué par l’altitude, le climat et l’eau. Son histoire comme l’esprit des gens est modelée par les aléas. Situé en tête d’un bassin-versant immense, celui de l’Agout, le coin est mouillé par un chevelu hydrographique, arborescence de ruisseaux, de sources et de sagnes qui abreuvent des rivières. « Dans les années 1980, on touchait des aides pour drainer les zones humides. C’est terminé, et le rés’eau sagne comme le PNR nous aident à maintenir ce qui reste, » et à mieux connaître cette étrange chose que ce chevelu qui se déplie comme il veut, quand il veut, où il veut. De l’eau spontanée, diaphane et fugace comme une fée. Une ressource qui inspire quelque réflexion à Michel Castan ; en 2020, les paysans ont dû travailler avec quatre mois très secs. Pour ceux qui avaient encore des sagnes et des ruisseaux, cela ne fut pas trop difficile. Monsieur le Maire, par exemple, qui n’a toujours pas de tonne à eau sur ses pâtures.

Je respecte, je ne jette plus

Monsieur le Maire a une grande culture historique, celle de la lutte des classes et des grands combats. Il n’en voit pas moins l’autre crise, écologique : « on va dans le mur je le crains, car on a perdu le bon sens. » Curieusement, cet homme rationnel met la démographie au premier plan, « la ferme Terre ne peut plus en nourrir autant, regardez si je mettais 100 vaches sur mes pâtures, ça n’irait pas! » alors que c’est plutôt la consommation de chacun de nous, occidentaux, qui est cause du problème. « On est là pour protéger les gens, c’est un sujet difficile, je comprends que les politiques n’en parlent pas, mais faudra mettre la question sur la table un jour ou l’autre. » L’autre problème est ma remarque à sa critique démographique : « du temps de mon père, quand on achetait le pain, on ne jetait rien, on ne produisait rien pour mettre à la poubelle. On avait une vieille voiture, aujourd’hui, on prend l’avion pour un oui pour un non, on consomme trop. » C’est bien ce que je vous disais.

Les vrais écolos sont pour Michel Castan celles et ceux qui font attention à ce qu’ils achètent, pas ceux-là qui hurlent contre la promiscuité dans les élevages alors qu’ils sont entassés dans le RER. « Pourtant, la seule réponse qu’on donne, c’est la taxe, pour corriger nos comportements, mais ça fait monter les prix, et ce sont les pauvres qui en pâtissent. » Il préfère, avec le PNR, œuvrer à former des personnels de cantines et des cuisiniers pour que les enfants et les personnes âgées mangent mieux, du local, du goût, et génèrent moins de déchets. « On s’est rendu compte que les enfants gaspillent moins les produits des gens qui sont venus leur en parler. Quand on a vu, on respecte, quand on respecte, on mange. »

Imposer pour adapter

« Je suis fier d’être un élu de la république, mais je dois dire une chose : les ci-dessous sont au-dessus, les au-dessus sont en dessous. » Le confinement l’a bien montré à celles et ceux qui pensaient être indispensables au pays, les travailleurs chez eux, intellos précaires et cadres, professions dites « intellectuellement supérieures » et CSP + ont appris que sans le gars qui se lève à 4 heures du matin pour ramasser leurs poubelles, sans l’éleveur qui trait à 5 heures, sans les prolos, le pays aurait cessé de tourner. « Je ne veux pas dire que les intellos ne servent à rien, au contraire, ils sont capables de nous alerter, de nous faire comprendre, mais ils ne sont pas plus importants que les autres. » Les gens de peu existent, pourquoi l’avait-on oublié ? Et pourquoi une telle lourdeur, de telles erreurs ? « Les institutions fonctionnent bien, mais il y a des erreurs de casting, des gens qui ne sont pas à la hauteur. » Ceux par exemple qui imposent du jour au lendemain un pass-sanitaire, sans lui expliquer à lui, maire, comment on le met en place dans sa petite commune qui avait commandé depuis des mois des spectacles pour l’été. Imposer, pourquoi pas, mais en laissant le pouvoir d’adapter au réel.

Si j’étais…

une terre

la planète

un sol

le pré de la croix du Pré

un animal

la vache

un truc qui vit dans le sol

le ver de terre

une culture

une pièce de théâtre

un paysage

le Haut-Languedoc

un pays

la France

une pluie

qui ferait pousser les légumes

une température

37,5°C

une lumière

le soleil

un métier

agriculteur

un label

habitant de la planète Terre

une idée

de gauche

une loi

la sécurité sociale alimentaire

une célébrité

Jaurès

une odeur

la prairie le matin

un goût

la vie

un repas

à partager

un bruit

le silence

une date

le 13 juillet 1914, l’assassinat de Jaurès, et la fin de la croisade contre les Cathares

une crainte

le malheur

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