Olivier Chassaing

Maraîcher, Montégut-Lauragais.

11 min.

11 min.

Par Frédéric DENHEZ, le 15 juin 2023.

Front haut, cheveux en arrière, barbe en pointe, il aime les doryphores mais pas trop la caméra.

L’interview intégrale en podcast

Un architecte au potager

Durant vingt années il a été architecte, ce qu’une recherche sur Internet dévoile rapidement. Son nom est associé à des salles communes, des immeubles d’habitations et des bâtiments publics dans les feuilles numériques de La Dépêche. Né dans la Drôme en 1973, dûment diplômé de l’École nationale supérieure d’architecture de Toulouse, il a un jour connu l’habitude des gens : un divorce, les interrogations sur le sens de la vie qui vont avec. « Il y a des logements que j’ai fait construire, franchement, je n’aurais pas voulu y habiter ! » Non qu’ils fussent dangereux, plutôt trop éloignés de sa façon de penser les lieux à vivre. « Je suis fier de mon métier, mais j’ai eu l’impression de perdre le contrôle de ce que je faisais. »

Alors, comme tant d’autres, il a éloigné le fauteuil du bureau et regardé par la fenêtre. Il a regardé ses 100 m2 de potager et s’est dit qu’il pourrait sans doute les étendre. Ailleurs. Changer de vie peut être un prétexte à s’interroger sur la vie, et inversement. « J’ai voulu revenir à l’essentiel », qu’il a fini par identifier, et trouver. Ce fut un stage en maraîchage début 2018. Puis une rencontre, celle de Patrice et Marion, propriétaires de la Ferme de la Coste, juste dans le virage à droite à l’entrée de Montégut-Lauragais quand on vient de Péchaudier. « Ils m’ont proposé de m’installer sur leur ferme, j’ai le terrain, les serres », et le logement où il me reçoit en compagnie de sa grande fille, et de sa petite, issue de sa rencontre avec sa nouvelle compagne de vie. Le café est trop fort. L’ado mange sa tartine avec les cheveux dans le bol. En face de l’escalier qui conduit à l’appartement, il y a une caravane entourée d’un petit jardin où vit le fils.

Commencer par faire

« J’ai tout fait dans le désordre, mais bon, ça amène des choses… »

Il n’a rien fait comme tout le monde. Beaucoup commencent le travail de la terre et la conduite des courgettes par de la théorie, lui a préféré mettre tout de suite les pieds dans les bottes. « J’ai tout fait dans le désordre, mais bon, ça amène des choses… » Le bordel est créatif, on le sait. Olivier a fait, constaté, refait, abandonné, essayé, ressayé, continué, il a appris de ses erreurs et consolidé son savoir au fil de l’eau. Il a cru être plus malin que les autres, que Patrice et Marion qui avaient déjà du mal avec leurs légumes, faute d’eau qui, ici, en Lauragais, est rare et chère. « Je m’étais dit que ça se ferait tout seul, en fait, non. » Il ne suffit pas de mettre les mains dans la terre pour avoir les pieds dessus.

Cependant, une idée n’a pas changé chez lui, elle a même bien germé : « Je veux nourrir les gens. Avec mes légumes, qui viennent d’ici, et que j’ai… caressés. » Olivier Chassaing n’est pas fétichiste pas plus qu’il n’accorde aux végétaux une conscience d’eux-mêmes. Les esprits ne l’habitent pas. Simplement, ses carottes et ses poivrons, Olivier Chassaing les touche chacun au moins une fois avant de les vendre sur le marché de Revel ou sur place, dans la ferme. Il faut bien les sortir de la terre. Voilà une habitude qui est devenue un rituel, verbalisation d‘un rapport par essence tactile, charnel, entre le maraîcher et ses produits. Quand on y pense, cela crée un lien avec le client : il va toucher ce que j’ai touché, mangé ce que j’ai élevé. J’ai vu des restaurateurs faire la même chose avec des ris de veau ou du foie gras. La caresse avant la cuisson, ça érotise les bidons.

Tel qu’Olivier le pratique, le maraîchage est une affaire intime. Cet homme est seul sur 3 500 m2 de sols et de serres. Lorsque je vais le voir un matin de bonne heure, je le surprends car il a un casque sur les oreilles. La journée, il n’a pour compagnons que ses mains et ses plantes. « Tout prend du temps quand on ne travaille qu’avec soi-même. Je fais plus de quatre-vingts heures par semaine, ce qui ne m’empêche pas de partir quelquefois le week-end. Mais c’est compliqué d’en vivre. » Olivier produit de quoi faire les courses de la semaine. Les légumes de saison, bio et local. Sans produits chimiques ni beaucoup de mécanique. « Ça me faciliterait la vie de faire en conventionnel, notamment pour les carottes, qui sont compliquées à faire pousser. Mais je me sentirais agressé. Et puis je produirais plus, mais pour quoi faire, en vérité ? » Puisqu’il ne se plaint pas de son sort, on ne peut pas dire qu’il a envie de souffrir. Le maraîchage n’est pas une variante à ciel ouvert du sadomasochisme. C’est une agriculture à l’ancienne, qui fixe dans la terre l’essentiel du temps éveillé, et rapporte peu. À quoi bon, alors ? « C’est un sacerdoce. Mais ce n’est pas du passéisme. On ne vit pas en ermites, on est dans la vie de tout le monde, simplement, on se faufile pour être en accord avec nos convictions. »

Du foncier au vivant

Il peut arriver au sol d’être bien tourmenté par le maraîchage. Faire des patates et des carottes nécessite une terre réduite en farine, sinon, ça pousse n’importe comment. Mais cette terre-là n’a plus rien, elle est réduite à un support de culture. Olivier Chassaing n’en veut pas, il utilise peu les engins. Il laisse donc pousser les choses comme elles peuvent et les adventices tant que ça ne le dérange pas. Pour freiner celles-ci, il paille beaucoup. Ensuite, il désherbe, à la main. Ou avec un engin léger. « Quand j’ai commencé le maraîchage, le sol était juste une assiette foncière pour moi, qui me permettait de travailler. » La rencontre avec le Rés’Eau Sol a changé son regard. « Maintenant, le sol est un support vivant qui me permet de produire des légumes, plus vivant même que ce qu’on peut voir, » car un coup de bêche révèle un écosystème insoupçonnable. « À part le ver de terre et le carabe doré, je ne connaissais rien de la vie du sol, je ne savais rien des interactions, qui fait quoi. » Ce qu’il a depuis appris au Pecnot’Lab a validé certains de ses choix empiriques. Il a dû néanmoins sarcler quelques idées reçues. « Je me suis rendu compte qu’au début, avec le travail du sol que je faisais, j’allais rendre ma terre argileuse imperméable. Alors je ne laboure plus, je décompacte pour conserver intacts les horizons du sol. » Olivier Chassaing perturbe la vie de son sol, il le sait et l’assume parfaitement. On ne rase jamais gratis en écologie. Même en bio, même en conservation des sols, la production de légumes perturbe cet écosystème complexe et mal connu qu’est le sol. Il faut bien manger.

Goutte après goutte

Il y a longtemps Patrice et Marion, ses propriétaires, avaient creusé un puits. Il ne s’était pas bien rempli, alors tous doivent utiliser l’eau de la ville, l’eau potable remplit presque chaque jour un bassin de 20 m3 pour arroser ses « planches » (les bandes de terre sur lesquelles poussent les légumes). C’est cher. « Je peux arroser comme cela durant 3 à 5 heures par jour, sinon, il n’y aurait pas de légumes. » L’opinion publique considère que l’agriculteur, entre autres maux, gaspille l’eau, elle est certaine que l’irrigation est une erreur funeste. Elle oublie qu’aucun être vivant sur cette planète ne peut vivre sans eau. L’agriculture sans eau n’existe pas. Le paillage et la vie dans le sol maintiennent certes un maximum d’hygrométrie, il arrive toujours un moment où il faut injecter un peu de liquide. Même en bio. Olivier le fait goutte à goutte, avec des tuyaux noirs qui vont partout, sur son sol et dans ses serres, au pied des légumes. Avec cette proximité, « j’ai très peu d’évaporation, par contre, je vois bien que l’eau, si on n’y fait pas attention, peut changer la nature des sols. » Les siens sont argileux, ils retiennent bien l’eau, mais lorsqu’ils en font trop, leur organisation évolue. « Ici, mes sols, ce sont des réserves d’eau, en même temps, l’argile, c’est capricieux, ça réagit vite » à l’évolution du temps et de la pluviométrie. Regardez les fissures des maisons construites sur des coteaux argileux qui gonflent ou se rétractent. L’argile réclame de l’attention. Le Pecnot’lab est là pour en donner.

La proximité pour changer

Ça va se régénérer de toute façon, mais si on veut continuer à vivre, il va falloir revenir un peu en arrière.

Il n’en veut à personne. Le monde va mal, mais comment faire des reproches à celles et ceux qui l’ont fait ? « On a hérité de cela, on en est conscients maintenant, mais à l’époque on ne l’était pas, ils croyaient bien faire. » Nous sommes dans la civilisation open bar, où tout est permis parce que les ressources sont considérées comme infinies. La manne divine n’est pourtant qu’un fantasme, on le sait aujourd’hui. On ne manquera jamais d’eau, en France, mais au moment où tout le monde en aura besoin, l’été, il y en aura chaque année moins qu’avant à cause du climat qui réduit l’offre et de notre mode de vie qui augmente la demande. Il faut désormais gérer les ressources naturelles comme si elles étaient notre livret d’épargne. « Ça va se régénérer de toute façon, mais si on veut continuer à vivre, il va falloir revenir un peu en arrière. »

Dans la crise écologique générale, Olivier Chassaing dénonce le jetable et déplore les déchets alimentaires qui poussent à la consommation. « La proximité peut changer cela, car elle introduit une intimité dans l’achat. Le client connaît le producteur, les deux peuvent se comprendre et évoluer. » Sur le marché de Revel où je le retrouve un matin, Olivier, en famille, a ses habituées avec lesquelles il discute. Beaucoup, car il a eu du monde. La chercheuse Yuna Chiffoleau a théorisé cette relation après de longues années d’observations et d’enquêtes bibliographiques : le lien direct entre producteur et consommateur est un facteur de changement considérable car, les yeux dans les yeux, on ne peut mentir longtemps. La bouffe, c’est du lien social, c’est une confiance. La probabilité qu’un agriculteur en vente directe change sa manière de produire serait cinq fois plus importante qu’un agriculteur invisible. Sous le regard et les questions de l’autre, on change.

 Olivier a la passion des doryphores – le goût des autres, ça ne se discute pas. « J’aime bien, c’est beau. Je refuse d’utiliser un pesticide [il en existe autorisé en bio], alors je passe six heures par semaine à les retirer de mes champs. Mon coût de production augmente : je l’explique, mes clients comprennent. C’est plus cher, du coup ils achètent juste ce dont ils ont besoin. » La sobriété à dos de chrysomélidés.

La PAC à l’ETP

Je suis arrivé là pour faire, je suis dans le faire.

Olivier ne fait pas de grands discours car il agit. Il a mis sa vie en accord avec ce qu’il pense, alors il n’en veut à personne. « Je suis arrivé là pour faire, je suis dans le faire. » Les institutions ne marchent pas, la politique est éloignée du quotidien, mais la prise de conscience est générale, alors cela changera. On ne lutte pas longtemps contre la force des choses. Bon an mal an, les sociétés avancent dans le sens du vent qu’elles soufflent.

Il s’agirait qu’elles emportent la PAC avec elle. « La politique agricole commune donne de l’argent à la surface. Cela favorise les grandes exploitations alors que l’agroécologie, c‘est des gens comme moi qui la pratiquent, sur des surfaces ridicules. Il vaudrait mieux qu’elle donne de l’argent à ceux qui ont besoin de main-d’œuvre [les équivalents temps plein, ETP], comme nous, les maraîchers ! » Il est seul, il aimerait embaucher, mais cela coûte. L’agriculture la plus vertueuse du monde aura toujours besoin de subventions pour fonctionner. Elle est un service public comme un autre, dont le budget repose assez peu sur le prix payé par le client.

Si j’étais…

Une terre

la Terre

Un sol

celui de mon jardin

Un animal

le pangolin, parce qu’il est stigmatisé

Un truc qui vient du sol

un animal détritivore

Une culture

le maïs, je l’aime beaucoup, c’est une plante magique, verticale

Un paysage

une campagne vallonnée, comme dans mon Ariège natal
 

Un pays

je ne sais pas… la Terre est mon pays

Une pluie

une bonne pluie fine qui dure quelques jours et imprègne bien le sol

Une température

celles de l’été

Une lumière

celle du levant, magnifique…

Un autre métier

(hésitation) un chercheur, peut-être, en biologie ?

Un label

pas le label bio, qui n’est pas suffisant, et est perverti par le conventionnel qui pousse à l’amoindrir, il en faudrait un autre, plus restrictif, notamment sur le cuivre.

Une idée

aucune idée

Une loi

la déclaration des droits de l’homme

Une célébrité

Pierre Rahbi, il fait partie des gens qui m’ont fait changer

Une odeur

la rosée du matin

Un goût

le basilic

Un repas

le petit-déjeuner

Un bruit

le chant des cigales, juste un peu

Une date

le 14 juillet… jour de l’arrêt de mon métier d’architecte !

Une crainte

la guerre atomique, la connerie humaine

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